samedi 8 décembre 2012

Bernard Lavilliers : "La rivalité entre Saint-Etienne et Lyon est une ... - Le Monde

Bernard Laviliers.

Dimanche, le derby entre l'AS Saint-Etienne (3e) et l'Olympique lyonnais (1er) animera la 16e journe de Ligue 1. Mais la rivalit footballistique la plus folklorique du football franais repose sur un antagonisme traditionnel entre les habitants des deux cits distantes d' peine 50 km. L'auteur, compositeur et chanteur Bernard Lavilliers, n dans l'agglomration stphanoise, voque avec amour la prfecture de la Loire et sa voisine, celle du Rhne, et dcrypte les images d'Epinal accoles aux deux villes.

Allez-vous regarder le match dimanche et suivez-vous le parcours des Verts ?

Lorsque les Verts sont en haut du classement, je porte un peu plus intrt au football. Pas par chauvinisme. Mais je dois avouer que je ne lis pas L'Equipe tous les jours... Mais l, c'est quand mme Lyon dans le Chaudron.

En 1984, dans Lyon-sur-Sane sur l'album Tout est permis, rien n'est possible, vous chantez : "Lyon sur Sane, la secrte, souterraine, l'emmure"...

C'est l'image d'Epinal de la ville. J'cris Lyon comme a : la ville des soyeux, des grands bourgeois, catholique, la sur ane de l'Eglise, ses nombreux couvents. C'est la capitale des Gaules quand mme, entre nord et sud. Les Lyonnais ont un ct assez froid, vu de l'extrieur. C'est la ville des secrets mi-voix. Entrer dans une famille de bourgeois lyonnais, c'tait presque inaccessible pour un ouvrier stphanois comme moi. Les franc-maons y sont aussi trs prsents.

Et l'image d'Epinal de Saint-Etienne, c'est celle de la ville ouvrire ?

Oui, Saint-Etienne, c'est la ville ouvrire. J'en parle d'une faon particulire. Il y a aussi des grands bourgeois, mais ils sont moins prsents. Les boulots emblmatiques sont l'acier, la mine. Et qui dit ouvriers, dit population adepte du football. C'est le rythme du travail en 3 8, on est pauvres, c'est une ville dure. La cit est enclave dans une cuvette, froide et pollue. Saint-Etienne est une ville attachante, ftarde et laborieuse. Le travail y est plus important que l'argent. J'en profite d'ailleurs pour rectifier une erreur frquente sur mon parcours. J'ai travaill la Manufacture d'armes de Saint-Etienne (MAS), spcialise dans l'armement. Jamais Manufrance, qui vendait des cycles et des fusils de chasse. Il y a Saint-Etienne une tradition de l'artisan-ouvrier, c'est pour cela qu'elle n'a jamais t vraiment gauche. Et, de toute faon, les ouvriers ne sont pas tous rvolutionnaires.

Pour aller plus loin que les rputations, Lyon a galement une tradition rvolutionnaire ancienne. C'est une ville contraste et mlange. Vous le soulignez : "Lyon sur Bronx, des Minguettes, la violente, l'migre – Et puis Feyzin la violette, la flambante, l'Enfume"...

Oui, ce n'est pas seulement les industriels soyeux, c'est aussi la classe des ouvriers-tisserands, les canuts. Avant la Commune, les premires rvoltes ouvrires s'y sont produites (1831 et 1834). J'ai souvent chant "Le chant des Canuts", crit la fin du 19e sicle par Aristide Bruant pour clbrer ce soulvement populaire. Le premier couplet c'est d'ailleurs : "Pour chanter Veni Creator, il faut une chasuble d'or, nous en tissons pour vous, grands de l'Eglise, et nous pauvres canuts, n'avons pas de chemises". C'est une chanson plus anar que bolchevique.

Vous avez chant dans les usines occupes de Lyon en mai 1968.

Je vivais dj Paris l'poque, mais j'ai vcu les vnements de 1968 entre Saint-Etienne et Lyon. J'ai chant dans les usines occupes des deux villes. On s'est fait un coup de nostalgie, comme en 1936, dont on avait tous entendu parler. Le jour, debout sur les machines ou mont sur trois caisses de bires, je me suis inscrit dans cette tradition musicale des occupations d'usine. Et je continue encore. La nuit, on courrait les petits bars, les cabarets du vieux Saint-Jean ou des pentes de la Croix-Rousse. On y reprenait le rpertoire des chansons anarcho-syndicalistes.

Ces deux villes ont-elles chang ?

Mon pre est venu Paris pour assister mes rcents concerts au thtre du Chtelet. Lors d'un dner, avec mes amis, il a dit en rfrence ma chanson Saint-Etienne, que je chantais une ville qui n'existe plus. Mon usine, la Manufacture d'armes de Saint-Etienne, est devenue la Cit du design avec une biennale internationale. Quand j'y retourne, je constate ces changements. C'est devenu une ville plus tertiaire. On a assist dans le bassin stphanois ce qui s'est pass et se droule encore actuellement en Lorraine. Je suis les vnements de Florange, le combat du syndicaliste Edouard Martin. Cela fait trente ans que je soutiens les sidrurgistes. C'est un soutien viscral.

Je me rends compte que je connais dsormais plus Lyon que Saint-Etienne. C'est une ville qui a fait des efforts. Je n'aurais jamais imagin Lyon aussi culturelle. Il y a une place importante laisse la musique, la danse, le thtre... A deux heures de Paris, le TGV a beaucoup jou. C'est une capitale d'Europe du Sud. Lyon possde de longue date ce ct italien. Les clairages la nuit, les collines, les deux fleuves, c'est une trs belle ville.

Finalement, cette rivalit ouvrier/bourgeois entre les deux villes existe-t-elle encore ?

Elle est termine. Cette dichotomie entre la capitale de l'acier et du charbon et la capitale des Gaules est teinte. Lyon s'est dveloppe. Saint-Etienne a perdu de la population. Cette rivalit est plutt une rivalit d'images d'Epinal.

Dans Saint-Etienne, extrait de l'album Le Stphanois en 1975, vous dbutez par : "On n'est pas d'un pays mais on est d'une ville". Est-ce que le patriotisme li au sport vous drange ?

Je n'ai rien contre la patrie, mais beaucoup d'escrocs instrumentalisent ce mot. Une ville, c'est formateur. Il y a un cordon ombilical avec ses origines. Aprs, j'ai toujours refus d'tre ambassadeur de Saint-Etienne quand on me l'a propos. Trop de coteries, de rceptions entre soi dans les beaux salons. Il faut prendre du recul sur les enjeux rels d'une rencontre entre deux quipes de foot, dont la plupart des joueurs ne sont ni de Saint-Etienne, ni de Lyon.

Votre musique est influence de vos voyages, du Brsil l'Amrique centrale, de New York l'Asie du Sud-Est. Et pourtant, vous conservez ce lien avec vos origines.

On a tous besoin d'attaches. Mais cela peut tre trs encombrant, les attaches. J'ai connu des types, accouds au comptoir, qui me parlaient du Brsil : "Tu as t l-bas, je vais y aller, comme toi." Dix ans aprs, ils taient toujours au comptoir. Trop d'enracinement tue le voyage.

Est-ce que lorsque l'on grandit Saint-Etienne, on est forcment un amoureux des Verts ?

C'est un peu comme Marseille, o il est impossible de dire que l'on n'aime pas l'OM. Mme si je ne suis pas vraiment le football, j'ai moi-mme jou dans les petites catgories. J'tais gardien de but. Mon sport, c'est la boxe. Je l'ai pratiqu longtemps, je continue le suivre de prs. C'est diffrent d'un affrontement entre deux villes le dimanche ; le foot, c'est parfois une fte un peu guerrire. Dans la boxe, j'ai retrouv le ct individualiste. C'est comme crire mes chansons. On ne peut compter que sur soi. Je suis farouchement individualiste, ce qui ne s'oppose pas mes engagements collectifs. La musique, je la sens collectivement. J'ai besoin de la partager avec mes musiciens, mes techniciens.

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